Comment SeaWorld s’offre un nouvel esclave et redore son image

En 2012, The Weather Channel (une chaîne de météo américaine) publiait une vidéo enthousiaste du « sauvetage » d’un bébé dauphin, par le SeaWorld d’Orlando (Floride).

On apprend dans cette vidéo, relayée et traduite ICI par l’association C’est Assez, qu’une famille aurait trouvé 6 mois auparavant le petit dauphin, âgé de quelques jours (il portait encore son cordon ombilical) et aurait alors contacté SeaWorld. Lequel s’est bien sûr empressé de prendre en charge le delphineau… le conduisant au sein d’un espace pompeusement baptisé « SeaWorld Rescue & Rehabilitation Center ».

Suivent des images du petit pataugeant dans un bassin minuscule, jouant avec des ballons et autres accessoires de piscine en plastique, gavé par sonde, puis recevant de la main d’un dresseur dans la piscine un poisson mort. Une dresseuse assure que le petit est alors sevré. Pourtant, un sevrage à proprement parlé n’est acté que quand le petit est complétement autonome (ce qui n’arrive que vers 5 à 6 ans chez les dauphins), et il est fréquent que les mères continuent d’allaiter leur petit jusqu’à ses 18 mois. « Détails » dont SeaWorld ne s’embarrasse pas.

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Image SeaWorld

Mais ce n’est pas la seule connaissance scientifique dont SeaWorld ne souhaite pas s’embarrasser. En effet, il est déjà très discutable de retirer un animal sauvage de son milieu naturel, même lors d’un sauvetage urgent, a fortiori s’il s’agit d’un animal aussi attaché à son groupe social, et aussi difficilement transportable qu’un dauphin. Mais il est surtout stupéfiant de constater à quel point les équipes de SeaWorld interagissent avec l’animal (isolé de ses congénères) : nourriture donnée à la main, caresses, jeux, contention en force pour les soins médicaux (sur les images, 3 dresseurs maintiennent fermement l’animal, qui pousse des cris déchirants, pendant qu’un quatrième lui fait une injection)…
L’imprégnation des animaux sauvages lors des sauvetages est un phénomène connu, que les soigneurs doivent en principe éviter au maximum, pour ne pas compromettre la réhabilitation. Les zoos eux-mêmes (qui ont pourtant peu d’intérêt à ce que les animaux soient relâchés dans la nature) affirment que si dans le cas des jeunes animaux, les interactions avec le soigneur permettent de limiter le stress, les contacts doivent être réduits le plus possible, et réservés à un nombre très restreint de soigneurs. Ne serait-ce que pour des raisons de sécurité des humains (l’animal sauvage imprégné considère l’homme comme un congénère) et de l’animal lui-même une fois relâché.
Et pourtant… au SeaWorld Rescue Center, les contacts entre le delphineau et les humains au bord du bassin, et dans l’eau, sont volontairement multipliés. Jusqu’à l’absurde, avec des contacts complétement inutiles, et par conséquent nocifs pour l’animal, comme la séance de caresses organisée avec la famille (2 parents et 3 enfants) qui a « sauvé » le delphineau.

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Image SeaWorld

Et c’est là que le bât blesse. SeaWorld ne donne aucune information sur le lieu où  a été trouvé le delphineau et dans quelles circonstances . Ils n’indiquent pas qu’une fois le delphineau remis en forme (ils se félicitent de sa prise de poids et de sa vigueur), ils rechercheront son pod d’origine, sa mère, et entameront un processus de réhabilitation pour le rendre à l’océan auquel il appartient de droit.

Car SeaWorld n’en a pas l’intention. Ce « sauvetage » leur permet non seulement de se donner une image de bon samaritain, mais surtout d’acquérir à moindre frais un nouvel esclave, et une provision de gènes tout neufs pour alimenter leur programme de reproduction de dauphins captifs.

On ne sait pas ce que ce delphineau est devenu, 4 ans après. Il ne semble pas figurer sur la liste des animaux du SeaWorld d’Orlando, et le parc n’a jamais communiqué sur sa réhabilitation, comme il le fait pourtant d’ordinaire pour ses rares cas de réhabilitation (toujours des animaux peu bankables, les tortues par exemple), et n’aurait manqué de le faire dans le cas d’un animal aussi populaire qu’un dauphin, surtout celui-là. Il est malheureusement fort probable que le nouveau-né, privé si jeune des soins adaptés et de la présence indispensable de sa mère, et si longtemps gardé isolé de ses congénères, ne soit décédé.

Mais ce « sauvetage », et le récit des « soins » prodigués, comme le rappelle C’est Assez, fait tristement écho à celui de l’orque Morgan, détenue illégalement depuis son « sauvetage » au Pays-Bas, en 2010. Malgré de nombreux procès pour obtenir sa libération, elle a été transférée au Loro Parque (Ténérife), où elle divertit aujourd’hui le le public, en compagnie de 4 autres orques (louées à SeaWorld) dont elle est le souffre-douleur. Ses geôliers travaillent activement à la féconder par inséminations artificielles.
En Floride, « s’abstenir » de réhabiliter les dauphins secourus est une habitude, comme en témoigne la longue liste de dauphins détenus au Clearwater Aquarium, et issus de « sauvetages » similaires.
Winter, le dauphin amputé de la caudale, rendu célèbre par un film qui est une publicité à peine déguisée pour les delphinariums, est l’un d’entre eux.
Le Clearwater Aquarium est situé en bord de mer, séparé de celle-ci par une simple route, mais continue de transplanter, et de garder captifs, les dauphins « sauvés » dans des bassins bétonnés et exigus, pour leur faire peindre des tableaux, dans une musique assourdissante, ou les soumettre à toutes les pitreries ordinaires des delphinariums (petting-pools, spectacles…).
Des dauphins si bien imprégnés et rendus dépendants de l’homme, que les parcs pourront sereinement déclarer d’eux (en dépit de l’avis de nombreux VRAIS spécialistes et faisant fi d’innombrables exemples de réhabilitations réussies) qu’ils sont impossibles à réhabiliter.

Le dauphin Nicholas reçoit des « soins médicaux » dans un bassin minuscule au Clearwater Aquarium. Image Clearwater Aquarium

De nombreux dauphins s’échouent dans des circonstances similaires sur les côtes de Floride. On ne peut que se demander pourquoi des sanctuaires dédiés aux soins et à la réhabilitation en milieu naturel de ces dauphins n’ont pas encore été pensés et construits. Afin d’empêcher que des animaux sauvages ne se retrouvent, par le biais d’arrangements politiques et économiques, définitivement séparés de leur famille et prisonniers à vie dans ces parcs d’attraction zoologiques que sont les delphinariums.


Mise à jour

L’orque Tilikum, qui était détenu au SeaWorld d’Orlando, est mort le 6 janvier 2017.
Déclaré malade par les équipes du parc depuis mars 2016, il a passé presque toute une année à lutter contre une infection des poumons, d’origine bactérienne, (d’après les équipes du parc) avant de s’éteindre, loin des siens, dans sa prison de béton.
Tilly a été capturé dans les eaux islandaises à l’âge de 2 ans, arraché à sa famille alors qu’il n’était encore qu’un bébé. C’est plus de 30 longues années qu’il aura passé au sein de différents parcs, la captivité et les mauvais traitements le rendant psychotique. Il fut placé à l’isolement sous camisole chimique après avoir tué et démembré sa dresseuse.
Toute la presse a relayé la nouvelle de la mort de l’orque.
Quelques exemples :
Le Huffington Post
Le Monde
Libération
Le Parisien
L’Obs – Temps Réel

L’existence misérable de Tilikum est contée dans le documentaire Blackfish, primé à Sundance en 2013. Ce documentaire de Gabriela Cowperthwaite a attiré l’attention de l’opinion public sur les conditions de détentions de cétacés dans les parcs, et a été le point de départ d’un raz de marée qui ne cesse de croître et de submerger ce business autrefois lucratif.
La mort de cette figure emblématique a relancé plus que jamais le débat sur la captivité des cétacés, et sur leurs conditions de détention.

 

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