Ré-ouverture du Marineland, Volume 2 : La pédagogie moderne selon Isabelle Brasseur

Article réalisé en collaboration avec Isabelle Van Der Wende

brasseur france 3
Extrait de reportage France 3

  Le 18 Mars 2016, 3 jours avant la ré-ouverture officielle du Marineland d’Antibes, après 6 mois de fermeture forcée due aux inondations, France Bleu Azur consacrait une matinée spéciale au parc, avec les interviews de Jon Kershaw (directeur animalier), Isabelle Brasseur (responsable pédagogique) et Arnaud Palu (directeur).

Voici l’analyse du deuxième interview, celui d’Isabelle Brasseur, à 7h45.

Le podcast de France Bleu

Nicolas Merou / Valentin Dunat

Animateurs : Et 7h47, suite de notre matinée spéciale, consacrée à la ré-ouverture de Marineland.
Et on retrouve David Di Giacomo, en direct du parc aquatique d’Antibes. David, vous étiez tout à l’heure avec le responsable animalier, Jon Kershaw. Cette fois vous êtes avec Isabelle Brasseur, la responsable pédagogique du parc.

David Di Giacomo :  Bonjour, Isabelle Brasseur

Isabelle Brasseur : Bonjour.

DDG : On le disait donc, vous vous occupez de l’équipe pédagogique du parc, une nouvelle équipe. On a envie de savoir ce qui va vraiment changer à partir de ce lundi, quand le parc sera rouvert au public ?

IB : Ce qui va vraiment changer, c’est notre façon de donner des informations éducatives aux gens qui viennent nous voir. En fait, il faut savoir, on s’est beaucoup basé sur des panneaux éducatifs et qu’on s’est rendu compte que la génération qu’on accueille actuellement, ne prend plus le temps de lire. En allant à des conférences, qui justement rassemblaient les pédagogues de zoos de France, on a bien vu avec des études d’éthologues (1), qu’en fait ils ne prennent plus le temps de s’arrêter pour lire, il n’y a que 10% des gens qui lisent les panneaux. Du coup on s’est dit, avec notre directeur Arnaud, qu’il fallait trouver un autre moyen pour sensibiliser les gens, pour les informer…(2)

  (1). C’est-à-dire des études marketing, de type impact de la publicité sur le public, ne concernant que le public (comme le laisse présumer le thème du 5ème congrès international des soigneurs animaliers, qui a eu lieu en septembre 2015, et dont il est probablement question, « Lets Zoocialize »)  .
Il est certain que des études éthologiques et biologiques sur les mammifères marins, leurs besoins physiologiques et leur comportement en milieu naturel auraient été plus profitables. En effet, la plupart des dresseurs n’ont aucune formation en biologie marine spécifique (si ce n’est une formation « sur le tas » à la sauce Marineland, il n’existe de toute façon pas de formation indépendante spécifique), elle n’est d’ailleurs pas un critère de recrutement rédhibitoire, celui-ci s’effectuant essentiellement sur  : « une excellente condition physique, une aisance totale dans le milieu aquatique, une bonne présentation » et… « le sens du spectacle ». Des critères (dont certains flirtant avec la discrimination à l’embauche) qui expliquent sans doute l’omniprésence de jeunes gens beaux, athlétiques et souriants aux bords des bassins.

(2). Le nouveau directeur, Arnaud Palu, n’a pris ses fonctions qu’en janvier dernier, soit deux mois avant la ré-ouverture « nouvelle version » du parc. Pourtant, le discours officiel assure qu’une réflexion était en cours depuis 2 ans (voir les interviews sur France Bleu de Jon Kershaw et Arnaud Palu). Comment expliquer ce timing quelque peu contradictoire ?
Il est légitime de se demander si cela ne permettrait pas de mettre à profit les 6 mois de fermeture forcée due aux inondations pour revoir les spectacles et la communication sous la pression. En effet, avec la mort de Valentin (vedette des spectacles) et devant les images des animaux pataugeant dans des bassins boueux, le flot de critiques venues de toute part (soulignant notamment les lacunes concernant l’aspect éducatif du parc) a pris une importance médiatique inédite. Ces 6 mois laissaient au parc le temps de se faire composer une toute nouvelle bande-son et des vidéos « pédagogiques » à projeter sur les écrans géants, ainsi que de former les nouvelles « équipes pédagogiques » qui iront à la rencontre du public ?

DDG : Qu’est-ce que vous allez leur dire par exemple, devant les bassins, devant les aquariums ? Vous allez aller les voir, et puis leur donner des infos, justement, sur telle ou telle espèce ?

IB : Alors on a déjà des obligations, en fait, hein. Il faut savoir que quand on ouvre un parc zoologique, on se doit de donner des informations sur les aires de répartition des animaux, leur statut UICN, pour savoir si ce sont des animaux vulnérables, en danger etc… (3) Donc tout ça on va le dire de manière orale, et ensuite on va parsemer tout ça de petites anecdotes, parce qu’on s’est rendu compte aussi, depuis 2005 qu’on emmène nos gens plus près des animaux, on a commencé la rencontre dauphins, otaries et requins (4), que les gens recherchent des moments intimes avec des personnes qui s’occupent des animaux. (5) Donc on a fait ça, pour des rencontres avec des animaux, puis on s’est rendu compte que tous nos visiteurs voulaient des moments comme ça. (6) Donc on va vraiment essayer d’être présent dans le parc, pour faire le trait d’union entre le soigneur l’animal et le visiteur.

(3). Effectivement, la loi prévoit que les parcs zoologiques (ce que sont, au moins sur le papier, les delphinariums) ont des obligations « en matière (…) de pédagogie vis-à-vis du public sur la biodiversité ». Une réglementation qui n’a rien d’une nouveauté, puisqu’elle existe depuis 1999.
(source : site du Ministère de l’Ecologie et du Développement durable)

(4). Des rencontres, vendues comme des « moments privilégiés » (pourtant souvent critiqués par les visiteurs déçus pour leur côté « usine ») qui représentent une manne financière considérable. En effet, une rencontre avec les dauphins se monnaie 75 euros/personne (en plus du billet d’entrée au parc), et 5 euros pour l’accompagnateur (qui, pour ce prix-là, devrait rester hors de l’eau et loin des dauphins). Les photos y sont interdites, hormis celles prises par les employés du parc qui seront vendues aux clients moyennant supplément.
Pour rencontrer les otaries, il suffira de débourser 39 euros (toujours en plus de l’entrée au parc) pour « une interaction ludique et éducative (…) (afin de) découvrir cet animal facétieux ».
Pour rencontrer les requins, le prix (toujours supplémentaire) est de 60 euros, pour une immersion en scaphandre et cage en acrylique dans l’aquarium.

(5). Si le but des gens est de « partager des moments intimes » avec les soigneurs, pourquoi alors contraindre les animaux à des interactions forcées avec des inconnus qui pénètrent en nombre dans leur milieu de vie, avec tous les risques sanitaires que cela implique pour les animaux, sans parler du stress, et les risques pour le public lui-même, mis en présence d’animaux sauvages, sans barrière de protection pour les mammifères marins, alors que la réglementation des parcs zoologiques l’imposent en principe, avec des « impératifs de protection des personnes » ?

(6). Il est vrai que ces « rencontres » représentent un budget important qui n’est pas à la portée de tout le monde. Mais également qu’il est matériellement impossible de faire patauger tous les visiteurs dans le bassin, même si le nombre de personnes par séance est déjà très important.

DDG : On se dit qu’il y aura forcément des questions, puisque, c’est la polémique en ce moment, sur la captivité des animaux. Et on imagine que vous aurez là aussi des réponses à faire, quelles seront-elles ?  Parce qu’on imagine, ces questions arriveront forcément à partir de la semaine prochaine.

IB : Oui, et c’est complètement normal, voilà les mammifères marins en captivité, c’est quelque chose d’assez neuf comparé aux ménageries qui existent depuis 200, même 300 ans. C’est quelque chose de neuf, (7) ces animaux-là ont une place particulière dans le coeur des gens et les gens sont inquiets pour eux, tant en milieu naturel, qu’en parc de mammifères marins. Donc ils veulent être sûrs qu’on s’en occupe bien. Donc nous d’abord [notre rôle] c’est de les rassurer (8), puis d’expliquer le rôle de ces quelques animaux-là présents en tant qu’ambassadeurs de leurs congénères en milieu naturel (9). Il faut savoir par exemple que le dauphin Tursiops qu’on a ici n’est pas en danger (10), mais par contre un de ses représentants de sa famille, qui s’appelle le Vaquita, est très en danger sur les côtes sud-américaines. Donc en fait le Tursiops, le grand dauphin, qui est présent ici, va nous aider à transporter les gens jusqu’en Amérique du Sud (11), et se mobiliser pour la cause du Vaquita (12), qui est une autre espèce de petit dauphin en fait.(13)

(7).  Si le seul fait d’évoquer les premières ménageries de l’Histoire (de sordides « cabinets de curiosités » où les animaux, exhibés dans des cages exiguës, mouraient très vite, principalement à cause de l’ignorance de leurs propriétaires sur les besoins les plus basiques des animaux prisonniers, et qui existaient déjà pendant l’Antiquité) est ahurissant venant d’un parc mettant sans cesse en avant le bien-être de ses animaux et l’éducation du public, l’affirmation n’est de plus pas tout à fait exacte. En effet, des otaries ont été très tôt exhibées (le bassin des otaries au Jardin des Plantes été construit en 1882) et même dressées pour le cirque, ainsi que des cétacés (Les frères Barnum exhibèrent deux bélugas vivants dès 1861)  et des ours polaires (En 1251, le roi de Norvège offrit un ours polaire au roi d’Angleterre). Trois espèces présentes au Marineland d’Antibes aujourd’hui et depuis la création du parc (en 1970) pour les deux premiers ainsi que pour les orques.

(8). Rassurer le client payeur par des affirmations péremptoires et non documentées scientifiquement, souvent fausses ou dans le meilleur des cas, outrageusement déformées.
(Voir à ce sujet, l’analyse du dépliant « informatif » distribué aux visiteurs lors de l’été 2015, ainsi que celle du quizz promotionnel diffusé lors du même été, ainsi que… la totalité des articles de ce blog)

(9). A nouveau cette formule toute faite d’ « ambassadeurs de leurs congénères »… Formule magique, en rodage semble-t-il, qu’on aura probablement l’occasion d’entendre à nouveau à de nombreuses reprises.
En milieu naturel, et comme la plupart des prédateurs (y compris nos chiens domestiques), les cétacés, qui sont des animaux extrêmement sociaux et donc joueurs, ne jouent et ne « bondissent » qu’après avoir assouvi leur faim, lors de séances de sociabilisation entre congénères (ou parfois lors de rencontres avec d’autres espèces de cétacés).
Or, les comportements lors de ces séances spontanées en milieu naturel n’ont rien à voir avec ceux demandés dans les delphinariums, comme effectuer des tours de bassins debout sur la caudale, remorquer un dresseur, le pousser hors de l’eau, agiter une nageoire pour saluer le public… ou jongler avec un ballon. Et le reste du temps, les animaux se contentent de se laisser flotter, à demi léthargiques, ou de ronger les bords de leur bassin, par ennui.
« Il y a autant de bénéfices pédagogiques à acquérir en étudiant des dauphins en captivité qu’il y en aurait à étudier le genre humain en n’observant que des prisonniers isolés.» (Jacques-Yves Cousteau)
Dans ces circonstances, difficile de considérer les cétacés captifs comme des « ambassadeurs » de leur congénères libres.

(10). Indiquer que les dauphins Tursiops, l’espèce exclusivement présente à Marineland, ne sont effectivement pas sur la liste des espèces menacées, est une première historique dans la communication du Marineland d’Antibes. Jusque là, le parc se bornait à des affirmations vagues concernant la « conservation des espèces en danger », sans préciser lesquels, afin de justifier, en éludant habilement, leurs programmes de reproductions. Programmes qui, par conséquent, n’ont aucune justification de conservation concernant les dauphins. Ni concernant les orques, puisque celles-ci ne figurent pas non plus sur la liste des espèces en danger.

(11). On imagine mal comment, depuis le bord de bassins vétustes remplis d’eau chlorée, dans un univers bétonné coincé entre deux autoroutes, et en regardant des dauphins Tursiops faire des longueurs de bassins debout sur la caudale, taper dans un ballon, ou remorquer un dresseur accroché à leur aileron, Marineland espère « transporter les gens jusqu’en Amérique du Sud ».
A la rencontre de la vaquita, donc, dont la population est répartie principalement dans le golfe de Californie, proche des côtes mexicaines, et non d’Amérique du sud.

(12). La seule véritable campagne de  défense de la vaquita est celle initiée par Sea Shepherd, actuellement en cours, qui est la deuxième entreprise par l’ONG de protection des océans. Ce petit cétacé est principalement menacé par l’industrie de la pêche (prises accessoires et filets maillants illégaux).
On imagine mal Marineland parler de l’ONG à ses visiteurs, Sea Shepherd condamnant farouchement et luttant sur le terrain contre l’industrie de la captivité des animaux marins… et le Marineland d’Antibes.

(13). La vaquita n’est pas un dauphin, mais un marsouin. Ce sont deux espèces de cétacés différentes et bien distinctes. Il est formellement interdit de capturer ces petits marsouins, dont l’espèce est en danger d’extinction.
(Une source qui serait bien utile à la responsable pédagogique de Marineland pour réviser ses connaissances, décidément douteuses, sur la vaquita)

DDG : On entend bien vos arguments, merci beaucoup Isabelle Brasseur, et dans quelques instants, nous serons cette fois-ci avec le nouveau directeur de Marineland, Arnaud Palu.

IB : Merci.

Animateurs : Merci beaucoup à tous les deux.[…] France Bleu Azur est en direct de Marineland.

Analyse de l’interview sur France Bleu d’Arnaud Palu, directeur du Marineland d’Antibes, ICI

Analyse de l’interview sur France Bleu de Jon Kershaw, directeur animalier du Marineland d’Antibes, ICI

 

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